Jeu de cartes: Pique

a vu "Jeux de cartes 1: Pique" à l'Odéon - Théâtre de l'Europe / Salle Bertier. Pièce de Robert Lepage.

Tout d'abord, la surprise. Une scène circulaire centrale, entourée de tous côtés par les spectateurs, prend des airs d'arène de gladiateurs, ou d'arène de cirque. Epurée et froide, elle surprend autant qu'elle interpelle. Aucun signe de décor, l'appréhension d'un spectacle sans acteur, ou sans âme, se fait jour. Une pièce jouée par des machines - "Ex Machina" est le nom de la société de production de Robert Lepage" - créerait une stupéfaction. L'attente est truffée de scénarios invraisemblables.

L'extinction des lumières révèle la véritable nature de l'ingénieux dispositif. Tel un ogre recrachant ses enfants, il libérera les acteurs au fur et à mesure des multiples scénarios mis en scène. Protéiforme, il changera de disposition au gré des récits. L'accumulation de personnages fait penser à une ruche et on a peine à penser à tous ces acteurs entassés dans l'estomac de la bête. Mais il n'en est rien;

De même que dans le récent long-métrage "Cloud Atlas" où une dizaine d'acteurs jouaient différents rôles dans 6 histoires distinctes, les acteurs se font caméléon. Tantôt soldats, King Presley, valets d'hôtels, dames de coeur, ils évoluent au royaume du jeu, Las Vegas, château de cartes fantasmé aux possibilités infinies. Plongés dans la "grande" histoire - la récente entrée en guerre des Etats-unis en Irak - les personnages se débattent dans un jeu de miroirs où les apparences sont tout aussi trompeuses que les chances de faire fortune au royaume de l'imaginaire de la toute puissance.

Les énigmatiques variations de situations m'ont assez vite fait penser à des scénarios de films. La mise en scène se révèle cinématographique, tout en mouvement, les personnages pouvant être vus d'angles très différents selon leur position dans l'arène. Le cowboy mystique est tout droit échappé d'un film de David Lynch, le buisness man dans le désert m'a rappelé la scène de fin du "Théorème" de Pasolini, le couple pas si fleur bleu est Allenien en diable, le sergent chef sadique rappelle "Full Metal Jacket" de Kubrick. Cinématographique, la pièce prend une dimension supérieure, s'affranchissant des contraintes usuelles du théâtre.

Ambitieuse pièce de Robert Lepage, "JDC 1: Pique" est le premier acte d'une quadrilogie qu'il nous tarde de compléter au plus vite.