Les palmes d'or radicales à Cannes

La 68e édition du Festival de Cannes débute aujourd'hui. Les 19 films en compétition vont être visionnés, analysés, décortiqués, critiqués, jugés. L'un d'eux obtiendra la palme d'or tant convoitée et s'inscrira pour l'éternité dans le palmarès au côté de films prestigieux. Beaucoup d'appelés, peu d'élus. La maxime dit qu'on ne se souvient que des gagnants, pas des perdants. Mais si de grands films ont gagné le précieux sésame, d'autres resteront dans l'histoire pour avoir été injustement oubliés. Revue des inoubliables gagnants et perdants. Avec un axe d'analyse: la nouveauté, voire la radicalité, peut l'emporter ou au contraire laisser de marbre. Des films ont bouleversé les festivaliers par leur originalité et l'ont emporté. D'autres ont échoué. Tome 1: Revue subjective des grands films complètement révolutionnaires qui ont remporté la palme.

A tout seigneur tout honneur, place d'abord aux gagnants. 67 vainqueurs, ce serait long et fastidieux de les reprendre un à un. Je propose donc une sélection subjective et personnelle.

Et je débute par l'inénarable Apocalypse Now, primé en 1979 en même temps qu'un autre excellent film, Le Tambour. La chevauchée des Walkyries, l'odeur du napalm au petit matin, The End, les bunnies, l'atmosphère poisseuse, la folie ambiante. La guerre du Vietnam devient un asile d'aliénés avec la mort comme seule porte de sortie. Au côté du plus classique Tambour, cette apocalypse a fière allure et démontre qu'un jury peut savoir faire preuve d'audace.

Plus près de nous, La vie d'Adèle avait été ovationnée par la critique et palmée bien avant la remise des prix. Cette unanimité semblait douteuse, voire pernicieuse. Le film a gagné la palme en 2013, le plébiscite officieux devint un triomphe officiel. Et un visionnage de 3 heures dévoila l'évidence. Non obstant quelques scènes de sexe trash et inutiles, Adèle a fière allure et méritait 100 fois son prix. Des scènes d'un onirisme béat, une mise en scène flamboyante, un film ambitieux et magnifique avait conquis Spielberg et le jury. Pas sûr qu'une autre palme n'aurait pas occasionné un tollé et une évacuation de la salle. Mais combien même la vox populi avait fait un choix, j'estime que ce choix était le bon. Une palme amplement méritée! Et le sacre d'une vision cinématographique exigeante.

A posteriori, Pulp Fiction a gagné ses galons de film culte. Mais replongeons nous dans le contexte. Ce film était une bombe en 1994, ne ressemblant à rien, avec un ton résolument moderne et une ambiance radicalement novatrice. Les tenants d'une tradition plan-plan n'ont pas eu la peau du film de Tarantino. Ses dialogues, ses situations, son scénario, ses acteurs, tout dans ce film est parfaitement maitrisé. Un exemple de plus de l'éternelle modernité de la palme. 

En 1976 débarquait sur la croisette un petit réalisateur américain d'origine italienne, énervé comme un cocaïnomane, bavard à l'excès et symbole affiché d'une nouvelle génération de réalisateurs destinés à remuer le tout Hollywood. Martin Scorsese imposait Robert de Niro, inventait un personnage de marginal ambivalent et plantait son décor dans la faune new-yorkaise. Travis Bickle entrait dans la légende et le festival décernait au film son précieux sésame, le confortant dans son statut de futur film culte. La jeune Jodie Foster faisait ses premiers pas dans le star system et Harvey Keitel retrouvait Bob après leur première et inoubliable passe d'arme dans Main Streets. Ces deux là étaient faits pour se retrouver plus souvent qu'ils ne le feront. Hélas.

Un festival de film mondialement connu et ayant pignon sur rue peut devenir un lieu de contestation et primer des films contestataires. La preuve en fut en 1970 avec MASH, film boutade mettant en scène une équipe de docteurs délurés sur fond de guerre de Corée. Le parallèle fut rapidement fait avec le Vietnam et Robert Altman défraya la chronique. Bien qu'ayant un peu vieilli, le film conserve sa verve antimilitariste potache avec des médecins alcooliques et séducteurs mettant à mal la hiérarchie militaire. A  voir une fois dans sa vie pour comprendre ce que veulent dire les mots comédie engagée décomplexée. Et puis cette chanson du générique... Suicide is painless... d'une mélancolie sans fond... à écouter d'urgence!

Pour le plaisir, une liste rapide de mes autres palmes préférées:

- Le 3e homme avec l'immense Orson Welles et la fameuse Coucou clock

- Conversation secrète ou la première palme du multipalmé Coppola

- Mission, avec le porte bonheur De Niro dans une reconstitution de l'Amérique du Sud en cours d'évangélisation forcée

- La chambre du fils ou la reconnaissance d'un immense réalisateur italien, Nanni Moretti

- Entre les murs ou la reconnaissance d'un cinéma social de qualité 

Prochain épisode: les films injustement oubliés du palmarès...