Avec un peu de retard et après quelques heures de réflexion, je livre avec émotion ma critique de "Winter Sleep" (3,5/5). Un film d'une telle densité et d'une profondeur sans fond, juste bien fait et implacablement magnifique, c'est juste beau. Même si aride et pas vraiment distrayant. Je ne peux pas me contenter de "J'ai bien aimé" ou "C'est vraiment très bien", ou "la palme est méritée", Nononon, j'ai creusé, vraiment, pour ne pas décevoir mon auditoire. Même si ça m'a empêché de dormir... une fois pendant 5 minutes certes, mais quand même j'ai bien mouliné. Donc y a beaucoup de mots, quelques idées, un esprit j'espère. Et si ça vous donne envie de vous déplacer dans un des (rares) cinémas qui passent le film, ma vie aura un sens, enfin.

Les paysages rudes et magnifiquement hypnotisants d'Anatolie prêtent leur cadre à un récit tout aussi rude et magnifiquement hypnotisant. Aydin, un vieil acteur retiré de la scène, a repris l'hôtel paternel au coeur d'une nature encore visiblement hostile et rédige des articles dans le journal local. Vie recluse et anonyme au coeur d'une communauté turque d'obédience provinciale, voire rurale, en tout cas terrienne. Avec une soeur déprimée par un divorce qui n'a pas apporté la quiétude escomptée et une épouse qui n'aime rien moins que l'ignorer, Aydin découvre un étonnant ressentiment ambiant à son égard. Il tombe de son arbre et doit affronter une atmosphère délétère.

Persuadé de détenir une sagesse au-dessus de tout soupçon, Aydin doit faire face à la mise en cause de sa philosophie personnelle. Philosophie rationnelle, pragmatique, terrienne, mais qu'il découvre être perçue comme engoncée dans des principes sans empathie. L'Anatolie seule semble détenir ce relief dont semble manquer Aydin dans le regard de ses proches. Lui ne garde que la rudesse de ce climat désolé. Perdu dans un océan de récriminations, il disserte de longues minutes avec ses proches dans des apartés Bergmaniens, de ceux qui plaisent à la critique parisienne. Mais c'est intéressant, souvent pertinent, tels des parties de ping pong intellectuelles. Il se défend, contre attaque, place ses piques, mais souffre aussi devant tant d'arguments à son encontre. Savoir qui gagne à la fin n'a pas vraiment d'importance. Quand le ver est dans le fruit, le doute perce, la tentation de la fuite apparait, et seul le courage de la remise en cause pourra le sauver.

Au final, le film offre 3h16 de réflexions acérées sans aucun temps mort. Ca peut sembler long, mais aucun remplissage à l'horizon, chaque scène a sa place même s'il faut s'armer d'une endurance certaine pour passer tant de temps dans le noir devant un écran éclairé. Mais ça vaut le coup, grâce à des acteurs magistraux (mention spéciale pour la magnifique Melisa Sözen) totalement habités par leur rôle. C'est dramatique, ça parle à l'esprit et à l'épiderme, ça donne à penser. Que demander de plus? Pas le film le plus distrayant de l'année mais peut être un des plus hypnotiques. Parce que la caméra louvoie entre des paysages magnifiques (un prochain séjour au coeur de l'Anatolie?) et des acteurs d'une crédibilité certaine, tout ça dans un rythme lent mais nécessaire. Une ambiance plus punchy ferait perdre beaucoup de l'introspection qui pointe tout du long.

Après, si certains auraient préféré le triomphe de "Sils Maria" à Cannes, ce n'est pas non plus scandaleux. Le cinéma intellectuel et exigeant demande une bonne dose de courage, mais qu'il est vivifiant de sortir d'une telle séance avec le sentiment du devoir accompli. Je vous le recommande!

Écrire commentaire

Commentaires : 0