"Sils Maria" (5/5) s'ouvre sur un voyage en train vers les hauteurs alpines. L'actrice Maria Enders (Juliette Binoche, lumineuse) semble exsangue, lassée de son statut de star, fatiguée des obligations de son métier. Elle s'appuie sur son assistante Valentine (Kristen Stewart, surprenante), dévouée et efficace. Alors qu'elle est désignée pour remettre un prix honorifique à celui qui l'a découverte 20 ans plus tôt et mis en scène dans la pièce de théâtre "Maloja Snake", la mort de ce dernier marque le début d'un processus nouveau dans son existence. Et lorsqu'un metteur en scène lui propose de jouer dans une reprise de la pièce, son monde vacille.

L'observation des affres de la starification a accouché de films diversement réussis. Le dernier en date "Map to the stars", outre d'empiler des clichés éculés sur le microcosme hollywoodien, faisait preuve d'une linéarité sans surprise. "Sils Maria" en est l'opposé, proposant une mise en abîme complexe et déroutante, portée par des actrices à l'apogée de leur art. La star et son assistante rejouent la dialectique maitrise/servitude, la séduction et la fascination hantant leurs rapports et substituant une intimité ambiguë aux rapports professionnels habituels

Le fameux serpent de Maloja, nom donné à un phénomène naturel d'accumulations de nuages au dessus d'un lac suisse, joue le rôle d'entité maléfique aux influences malfaisantes sur ceux qui le côtoient de trop près. Le metteur en scène Wilhelm Melchior décède sur un point de vue imprenable sur le lac, une actrice s'est suicidée après avoir joué dans la pièce, la mort rôde autour du serpent, figure métaphorique de Némesis invisible mais bien présente. La perspective de rejouer dans la pièce de théâtre ne peut qu'effrayer une Maria au faîte de ce que l'art apporte et reprend.

"Maloja Snake" présente Héléna, quadragénaire brillante et successful qui s'éprend de Sigrid, une jeune stagiaire la piégeant dans ses appâts pour finalement s'en détacher. Jeune actrice, Maria jouait Sigrid, avec un succès critique énorme. Plus mâture, elle doit maintenant jouer Héléna mais ce rôle l'oppresse. Y voyant un synonyme d'échec, de renoncement et de fin de vie, elle s'enferme dans une logique de désillusion personnelle et professionnelle. Ses répétitions avec Valentine provoquent une transposition objective des personnages de la pièce dans les rapports entre l'actrice et son assistante. 2e niveau de mise en abime.

L'apparition tardive de la jeune actrice devant interpréter Sigrid, Jo-Ann Ellis (la Chloë Grace Moretz de "Kick-Ass") achève de refermer le cercle. Maria/Héléna s'est transformée en ainée décatie, prisonnière de Valentine/Jo-Ann/Sigrid jeune et triomphante. L'abîme se referme avec la disparition inexpliquée de Valentine (création fantasmagorique de l'esprit de Maria? Fuite inopinée d'une amante déçue?) et la transformation du personnage de Jo-Ann, d'abord perçue comme une starlette sans cervelle pour se muer en cadette sûre de son pouvoir.

La scène de fin se clôture sur une Juliette Binoche consciente du temps qui passe et de l'extinction de ses attraits. Le serpent l'a vaincue, la solitude la guette et son regard vide laisse percer le pire d'une résolution que l'on imagine. Après la gloire, l'abîme. Après l'ascension, la désillusion.

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