a vu "Mr Turner" (5/5). Colossale prestation de Timothy Spall en homme rustre mais artiste accompli. Noircissant le trait à coups de borborygmes divers et grognements variés, il cache la sensibilité étonnante de Turner sous une carapace d’homme des cavernes. Le réalisateur Mike Leign multiplie les scènes picturales et les images lumineuses pour rendre compte visuellement de la beauté du monde intérieur du maitre. Coupé des hommes, enfermé en lui-même, il voue son existence à la recherche de la lumière. « Sun is god » s’écrira-t-il sur son lit de mort. On veut bien le croire.

Timothy Spall a une gueule. Son physique relativement ingrat l'aide à camper des seconds rôles dont il accentue les traits et le caractère avec force profondeur et spontanéité. Son rôle dans le "Intimité" de Patrice Chéreau en 2001 me l’avait révélé en mari aimant mais trompé. Il accrochait l’écran aux côtés du couple d’acteurs principaux passionnés mais perdus. Les fans hardcore d'Harry Potter se souviendront également de lui dans le rôle de Peter Pettigrow alias Queudver dans divers épisodes de la saga. Quant à Mike Leigh, il use et abuse de Timothy depuis 1990 et « Life is sweet ». Ont suivies 3 prestations (« Secrets et mensonges » en 1996, « Topsy-Turvy » en 1999 et « All or nothing » en 2002) avant ce Turner qui marquera la consécration du bonhomme. L'acteur et le réalisateur se connaissent sur le bout des doigts, Timothy se livre sans retenue pour livrer une prestation d’anthologie.

Assis au second rang dans une belle salle de cinéma, la position était parfaite pour admirer l’art du maitre Mike Leigh. Pas sûr que le film véhicule autant de beauté sur petit écran. Les larges panoramas finement ensoleillés se multiplient et touchent autant les mirettes que le cœur. Ses chorégraphies visuelles me rappellent un autre film graphiquement éblouissant : le premier film de Ridley Scott, « Les duellistes », reproduisait des toiles de maitres hollandais sur grand écran, avec une précision chirurgicale. « Mr Turner » suit un schéma identique, essaimant les longues plages de calme sur fond de paysages splendides. Nul besoin d’actions trépidantes quand le héros est un homme d’âge mur court sur pattes même si poussé par une force vitale hors du commun. William Turner n’hésitait pas à voyager et gambader pour se confronter aux plus beaux paysages, aux plus pénétrants levers de soleil, aux plus splendides panoramas. 

Autour de lui, tout semble dédié à son bien-être. Son assistant n’est autre que son père, avec qui il partage des sentiments sincères et qui s’échine à faciliter la vie de son fils. Ainsi entièrement tourné vers son art, le rejeton n’a pas à se préoccuper des broutilles du quotidien. La servante voue son existence à servir ses maitres, toute consacrée à les satisfaire sans mercis ni reconnaissance. Turner profite de l’indulgence ambiante sans s’enquiquiner de retourner les faveurs. La peinture est son sacerdoce, la laideur ambiante ne le touche pas. Il voit à travers les apparences, scrute l’âme humaine avec une acuité hermétique à ses semblables. Semblant ne s’embarrasser de rien ni de personne, concentré sur ses passions et ses inclinations, la différence entre un être humain et un objet parait ténue pour ce sorcier de l’art graphique tant qu’il ne recèle pas d’une vision pertinente. 

Pourquoi tant de passion pour un film si lent et contemplatif ? L’économie d’action n’entrave pas l’épaisseur du ressenti. L’ogre effrayant a beau ne reconnaitre ni amis ni momichons, il s’appesantit sur les belles personnes autant que sur les beaux paysages. Une belle âme l’attirera autant qu’un moulin au soleil levant. Ses filles l’indiffèrent mais une tenancière rencontrée au détour d’un voyage lui sera plaisante. Distinctions fort personnelles uniquement basées sur son œil d’expert uniquement concentré sur des considérations bien supérieures à la simple « impression a priori ». Timothy Spall pourra agacer par ses manières rustres et répétitives, ou fasciner pour ceux qui se concentreront sur les contradictions apparentes du personnage. Contradictions qui n’en sont pas. Tel un bouddha moderne, Turner serait un sage destiné au nirvana pictural. Vision intéressante, romancée sans doute, magnétique assurément.

Précurseur des impressionnistes, Turner légua toute son œuvre à la couronne britannique pour la voir exposée aux yeux de tous. Refusant des fortunes pour éviter le risque de voir ses tableaux confinés pour l’œil de quelques-uns. Besoin de reconnaissance ou générosité désintéressée ? Le film ne tranchera pas mais livrera à nos yeux ébahis une palette assez large de l’œuvre pléthorique du maitre, tableaux visibles à la National Gallery ou à la Tate Britain. Je ne me suis pas gêné pour les contempler pendant de longues minutes, il n’y a plus qu’à espérer que ce film vous donne l’envie d’en faire tout autant.

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