a vu "La porte du paradis" de Michael Cimino, film sorti initialement en 1980 mais remasterisé récemment avec une durée portée à 3h36, une très grande épopée magnifiée sur grand écran, note: 4,5/5 on est face à du très grand cinéma.

Harvard, cérémonie de remise de diplômes 1870. Les rêves de grandeur et l'allégresse rivalisent dans un faste somptueux. Les valses s'enchainent à un rythme effréné, dans une légèreté rêvée.
10 ans plus tard dans le Wyoming, deux anciens se retrouvent. James Averill (Kris Kristofferson) est devenu shérif fédéral tandis que Billy Irvine (John Hurt), porté sur la bouteille depuis toujours, a rejoint une association de gros éleveurs qui décident de régler leur compte à une centaine d'émigrés d'Europe de l'Est coupables selon eux de voler du bétail et de comportements anarchiques.
James décide de s'opposer à l'association et de convaincre son amie Ella (Isabelle Huppert), prostituée d'origine française, de quitter la région. Courtisée par un tueur à la solde de l'association, Nate Champion (Christopher Walken), elle va devenir l'enjeu d'une lutte fratricide, tandis qu'une armée de mercenaires est recrutée pour supprimer les encombrants étrangers.

Western à nul autre pareil, "Heaven's gate" raconte une histoire de la naissance de l'Amérique, dans toute sa violence, toute son emphase et tous ses excès, avec déjà une lutte armée entre nantis et sans fortune, véritable métaphore de l'histoire US. Alors que "Voyage au bout de l'enfer' (The Deer Hunter) était une parabole désabusée sur la guerre du Vietnam et ses ravages dans toute une classe d'âge, "Heaven's gate" raconte la lutte acharnée pour la survie de nouveaux arrivants dénués de toute ressource et la lutte pour la survie des acquis de privilégiés installés depuis plus longtemps et qui se considèrent chez eux. Le paradis est jalousement gardé, et ses occupants n'acceptent pas que d'autres puissent s'y faufiler au mépris de règles édictés par la communauté en place. L'enjeu, le paradis, James semble l'avoir quitté pour aider ses semblables, mais il garde un pied dans la porte; et sa fortune le reliera toujours à ce sanctuaire jalousé.

3h36, c'est exactement la bonne longueur pour qu'une intrigue complexe s'installe, avec ses moments de grâce, ses atermoiements romantiques et ses longs développements grandioses. Les paysages du Wyoming deviennent un écrin fantastique à cette histoire de revanche sur la nature et de lutte pour la survie. Michael Cimino se donne le temps de brosser un contexte fin XIXe aventureux et grouillant de poussière, de dessiner ces personnages entiers et impétueux, d'enchevêtrer la grande histoire et les sentiments très humains de héros déboussolés.

Le gouffre financier du film et son échec critique ne l'ont pas empêché de devenir un symbole de ce cinéma d'auteur vertigineux et sans concession. Les ambiances sont minutieusement reconstituées, et la musique d'époque accompagne sans discontinuer les actions erratiques de ces jouets du destin.

Moment de grâce, cette magnifique scène de fin où James, revenu dans le paradis, en sent toute la vacuité tandis que les regrets d'une lutte inégale et désespérée le hantent. Le paradis est un mirage, mais lutter pour y accéder vaut tous les sacrifices. Il faut y accéder pour pouvoir jeter un oeil dessus. Du dehors, c'est un idéal. Mais à partager avec tous, sous peine de solitude et de culpabilité.

Ces portes du paradis s'inscrivent dans la droite lignée d'un cinéma qui ne refuse aucun challenge et ne recule devant aucun obstacle pour porter à l'écran une histoire d'absolu et de vérité. A la hauteur d'un "Ben-Hur" ou d'un "Gone with the wind", un spectacle total s'offre aux yeux éberlués de spectateurs sous le choc.