Benoit Jacquot peint un tableau suranné sur fond de dialectique maitrise/servitude au début du XXe siècle. La 1re guerre mondiale n'a pas encore eu lieu, un monde ancien pousse son dernier cri et s'apprête à disparaitre. Célestine est une femme de chambre avec la servitude dans le sang et la langue bien pendue. L'arrière plan et les références historiques ravissent plus que le traitement et interrogent plus que le film lui-même. Un 3/5 n'est pas volé mais le parti pris austère et purgé de sentiments pèse à la longue.

Célestine est embauchée comme femme de chambre chez un couple de rentiers normands. Au fur et à mesure des vexations, des flashbacks permettent d'éclairer son histoire et son caractère. Sa rencontre avec Joseph (Vincent Lindon) la questionne sur ses perspectives de carrière.

Ce Journal d'une femme de chambre lassera une grande partie du public de 2015. Economie de moyens, économie de dialogues, phrases susurrées souvent inintelligibles, Benoit Jacquot plonge le spectateur dans un microcosme qui fatiguera un grand nombre. Il colle pourtant à une époque où les rentiers pullulaient et basaient leur existence sur une armada de petites mains dévouées et corvéables à merci. Cuisinières, valets, femmes de chambres, servantes, intendantes, ces carrières offraient des perspectives de subsistance au petit peuple dénué de ressources. Charge à eux de choisir sur quel pied danser. La soumission inconditionnelle ou la résistance silencieuse. Les classes sociales faisaient loi et transformaient les rapports humains en confrontations permanentes entre les nantis et les démunis, sous des mêmes toits.

Benoit Jacquot plante sa caméra dans l'envers du décor. Les sourires entendus cachent de lourds secrets, les maitres exigeants cachent des satyres omnipotents et les réprimandes génèrent des vexations silencieuses. Le monde de convention n'est qu'une façade dont peuvent profiter les plus dégourdis. La servitude est une arme pour ceux qui savent devenir indispensables et gagner la confiance de maitres crédules. Une lutte d'influence s'installe et les prémices d'un communisme conquérant plantent leurs premières graines. Le voile est levé sur un quasi-escalavagisme sexuel où les maitres frustrés par leurs marâtres de femmes peuvent puiser du réconfort dans un inépuisable sérail de servantes renouvelables à l'envie.

A noter l'apparition surprenante d'un Vincent Lacoste à contre-emploi en tuberculeux condamné. La proximité du gouffre en fait un martyre symbolisant l'impuissance d'une classe dominante qui sera balayée par la modernité. Léa Seydoux fait sa moue frondeuse a longueur de film, c'est devenu son gimmick, sa signature, il faudra qu'elle fasse un peu évoluer ça. Ici, ça convient, elle joue une révolutionnaire moderne encore engoncée dans une retenue très XIXe siècle et la joue très bien. Vincent Lindon est un homme à tout faire taiseux et menaçant. Ses liens avec Célestine se tisseront au fur et à mesure qu'ils apprendront à s'apprivoiser.


Les flashbacks font se multiplier les tableaux, presque des témoignages. Une grande lassitude ressort de ses histoires empreintes de langueur et de récriminations toujours étouffées. Qu'il est complexe de maintenir son rang quand l'obligation de représentation permanente tue la spontanéité et l'envie (d'avoir envie). Ce réalisme social a un coût, les victimes en sont le rythme, et la cinégénie. Les beaux costumes raviront les modeuses et les paysages normands bercés de pluie font plonger dans une époque révolue faite de vide et d'argenterie. Benoit Jacquot a son parti pris, passionnant pour celui qui ne refusera pas de s'y plonger. Mais c'est douloureux et abrupt. Vous serez prévenus.

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