Frank (5/5) n'est pas un film comme les autres.

Un groupe de freaks est mené par un fantasque chanteur, Frank, qui cache son visage derrière une grosse tête en papier mâché. Ils improvisent de la musique barrée dans une douce folie permanente. Le jeune Jon (Domhnall Gleeson) se morfond dans une existence normale, les rêves de succès chevillés au corps. Employé de bureau sans ampleur, il se chante des chansons pour trouver le tube de demain. Cet être à la normalité confondante intègre le groupe et tente d'orienter son destin vers la reconnaissance publique. Sait-il que la musique leur sert de thérapie et de bouée de sauvetage? Saura-t-il se fondre dans leurs délires? S'habitueront-ils à la normalité?Magie et déchirements paveront leur aventure commune.

Frank est une expérience cinématographique qui rebutera immédiatement ou emportera l'adhésion, pas d'entre deux possible. Un groupe de freaks fait de la musique expérimentale sous la férule d'un leader caché sous une tête en papier mâché aux yeux perpétuellement écarquillés, le concept de départ est plutôt insolite. Par où aborder ce film si singulier? Je vais d'abord couper court à la question que tout le monde se pose: oui, Michael Fassbender passe 95% du film sous sa tête en papier mâché n'apparaissant qu'à la toute fin, en pleine expérience de réveil, encore capable d'une chanson finale qui remet les choses à leur place. Le jeune Jon trouve en ce ramassis de schizophrènes paranoïaques l'occasion de devenir une star de la chanson et tente d'influer sur la trajectoire atypique d'un groupe reclus faisant penser à 5 galériens à la limite de l'autisme. Ils chantent et composent avant tout pour eux-même, comme une thérapie salvatrice. Leur musique rappelle le Krautrock des années 70. Née dans la défunte RFA, cette musique est reconnue pour ses avancées étonnantes dans l'univers de Rock. Rythmes antinaturels, ambiances de jam totalement freak out, morceaux bidouillés par des artisans du son loin des règles habituelles, Can, Amon Düll II ou Tangerine Dream en sont les dignes représentants. Leur musique est passée à la postérité de par son jusque boutisme artistique qui irrite ou fascine. Green Buble Raincoated Man, Mother Sky ou Oh Yeah en sont leurs signatures les plus connues.

Le jeune Jon ne sait pas où il met les pieds lorsqu'il rejoint le groupe. Désireux d'échapper à un quotidien asphyxiant, il s'en remet à Maggie Gyllenhal, Michael Fassbender ou Scott Nairy pour participer à la composition d'une musique digne d'une communauté d'échappés de l'asile psychiatrique. Leurs pathologies respectives sont comme autant de marques de différenciations avec l'univers commun. Une se trimballe avec un couteau comme marque de son intransigeancet, l'autre voue une passion pour les mannequins des vitrines de magasins, un autre ne parle qu'en français avec ses camarades anglophones, impossible de s'accrocher à des caractéristiques traditionnelles. Peu de communication, une prostration collective ininterrompue mais des éclairs de lucidité lorsqu'ils s'animent avec leurs instruments. La musique est leur vie, un lien vers une réalité différente. Le chanteur Frank semble mener sa petite troupe dans une vision du monde affranchie des limites de la normalité, à laquelle toute le monde adhère sans poser de question. Le jeune Jon est tout heureux de pouvoir évoluer loin des carcans habituels et conscient du potentiel commercial du groupe, Il poste des vidéos des répétitions sur le net, créant un buzz qui dépasse le groupe. En tentant de le faire évoluer, il met en danger le fragile équilibre de la communauté. Tandis que le nombre de fans augmente exponentiellement sur le net, le groupe commence à se déchirer.

Rencontre, répétitions, rêves de grandeur, déchirements, concert public, échec, le parcours du groupe est une suite de hauts et de bas. La musique est omniprésente, Au milieu d'un maelström qui tient de la ligne de vie, le spectateur s'interroge. Sont-ils tous des handicapés sociaux? Ne représentent-ils pas un danger pour eux-mêmes? Ne vont-ils pas s'entretuer? Le questionnement se cache derrière chaque plan de ce film singulier et attachant. Le scénario est d'une étrangeté déconcertante, faisant penser soit à des films hippies des années 70 comme Hair, soit à des films tournés dans un hôpital psychiatrique comme Vol au dessus d'un nid de coucou. Je reste scotché sur la bande originale, aux chansons atypiques et ensorcelantes.


Le réalisateur Lenny Abrahamson avait commis récemment un "What Richard did" lui aussi singulier avant de prendre ici pour exemple un chanteur authentique, Chris Slevey, créateur d'un personnage à la tête en papier mâché. Le résultat est un fascinant hommage à la différence, à des personnages du Rock irréductibles comme Captain Beefheart. Plus qu'un film, Frank est un concept, un OVNI dans le cinéma contemporain. A prendre comme tel et à apprécier comme un plaisir coupable.