a vu "Camille Claudel 1915", film français de Bruno Dumont froid mais pénétrant, sur une Camille Claudel enfermée malgré elle dans un asile claustrophobique en plein coeur d'un Vaucluse monumental, note: 3/5 pour ce beau film sur l'espoir de la délivrance et l'acceptation du destin.

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1915. Camille Claudel est arrachée à son atelier parisien, et enfermée dans un asile près d'Avignon, sur décision de sa propre famille. Dévastée, elle attend néanmoins sa libération prochaine avec espoir. Elle côtoie des gens bien plus handicapés qu'elle, ce qui la fait se morfondre d'autant plus. La visite prochaine de son frère est une lueur d'espoir.

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C'est peu de dire que j'allais vois ce film à reculons. Ce qui explique en partie mon enthousiasme final. Je m'attendais à un film morne et hideusement contemplatif, larmoyant et figé, sans élan et sans attrait. Et Bruno Dumont nous offre beaucoup plus, la grâce, la lueur dans les ténèbres, une introspection sidérante, un chemin personnel mené avec justesse et subtilité.

Le film s'ouvre sur une Camille Claudel souffrant d'un complexe de persécution maximal hantant ses jours et ses nuits d'images gravées au scalpel d'un passé encore proche et rempli d'ennemis bien visibles. Rodin, évidemment, et toute sa clique, ont selon elle comploté pour se débarrasser d'elle et la couper du monde. Retranchée involontairement dans une ancienne abbaye reconvertie en asile d'aliénés, elle côtoie des soeurs charitables et des êtres informes et asociaux. Elle ne se reconnait ni dans les unes ni dans les autres, et ressent une injustice criante, qu'elle tait avec force et détermination. Mais sa libération devra venir de l'extérieur, et elle fait profil bas pour n'hypothéquer aucune chance.

Le premier tiers du film est ainsi un long calvaire. Elle cherche à limiter le contact avec ses congénères, mais le réel l'a rattrape insidieusement. Les visages ignobles des patients (joués par des personnes réellement handicapées) la torturent, et l'incompréhension du personnel religieux/médical envers sa situation la fait bouillir intérieurement. Atmosphère pesante, et une Juliette Binoche digne dans son Golgotha. Elle s'enferme en elle même, et attend la visite de son frère. Elle erre dans ce lieu entre la prison et le couvent, n'acceptant pas le premier mais priant souvent pour implorer la grâce de Dieu. La nature environnante, magnifique et atone, ne lui ait d'aucun réconfort.

Le deuxième tiers du film voit Juliette rayonner dans la perspective de la visite de son frère. Sans le savoir, elle fait un chemin qui la servira pour le restant de sa vie. En passant outre le contexte et en faisant fi de son environnement, elle s'ouvre à l'autre et perce l'armure. Elle pense que ce ne sera que temporairement, et cela l'apaise. Arrêter de lutter est un soulagement. La tempête dans son crâne surgit parfois, mais elle fait front. En se promenant aux alentours, elle ne cherche pas à s'échapper et s'apaise d'autant plus au contact d'une nature qui lui ouvre ses merveilles.

La troisième partie voit son frère sur le chemin de l'abbaye. Et c'est la partie qui m'a le plus marqué, et qui fait de ce film un grand film. Paul Claudel disserte sur l'importance personnelle de la foi et l'existence d'un Dieu omnipotent, présent en toute choses. Où l'on comprend que pour lui, la présence de Camille dans un asile est à la fois souhaitable et une décision d'en haut. Il ne sera d'aucun secours pour libérer Camille, et elle comprendra finalement la quasi fatalité de cet acte de contrition nécessaire. Enfermée, elle est libre. Loin des siens, elle se libère autant qu'elle les libère. Elle ne fait alors qu'un avec ce lieu, et accepte d'en faire partie, pour les 30 dernières années de sa vie. 

Tel le Sisyphe de Camus, le film se cloture sur une évidence. Camille Claudel, enfermée, privée de sa liberté, dépouillée de ses moyens d'expression artistique, est heureuse. Elle devra faire rouler inlassablement sa pierre au sommet de sa montagne, pour les 30 dernières années de sa vie et elle l'accepte. Le monde extérieur n'attend plus rien d'elle, ne reste plus qu'à abandonner la lutte, et lâcher prise.

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Magnifique surprise que cet abandon de la révolte intérieure. Parce qu'il le faut. L'affiche du film prend alors tout son sens. Juliette apparait apaisée, même si murée en elle-même.