Birdman est un film difficile à cerner tant il est complexe et multiple. Blockbuster aux effets spéciaux impressionnants? Farce jubilatoire qui détourne les codes feutrés du théâtre? Galerie de personnages hauts en couleur interprétés par des acteurs d'exception? Film de l'année entouré d'un halo de mystère? Birdman (5/5) est tout un peu tout ça à la fois et même plus. Une bombe en ce qui me concerne, un film total qui rappelle les meilleures heures de Spike Jonze (Dans la peau de John Malkowitch) et Michel Gondry (Eternal Sunshine). Rien de moins. Passer 2 heures en apnée à s'émerveiller de toutes les trouvailles scénaristiques et les prouesses techniques du film est un enchantement cinématographique qui marquera l'année 2015. Une euphorie éblouissante accompagne chaque scène et provoque une jubilation chez le spectateur cinéphile. Ce film est juste jouissif.


Star mondiale depuis son rôle titre de Birdman, super héros mi-homme mi-oiseau du blockbuster culte des années 80/90, Riggan Thomson adapte au théâtre une obscure pièce de Raymond Carve pour revenir sur le devant de la scène et se racheter une virginité artistique. A quelques jours de la première, un enchainement d'évènements inattendus va mettre en péril son rêve de renaissance et le plonger dans une vague de tourments intérieurs ininterrompus.


Le film aurait pu s'appeler "De la difficulté de monter une pièce de théâtre" et devenir un film d'auteur confidentiel. Alejandro Gonzalez Inarritu évite cet écueil de la confidentialité et décuple le scénario de départ en y adjoignant une palette d’effets jubilatoires. D'un pitch arty, il en tire un univers de fantaisie hautement réjouissant. Inhabituel pour un auteur accoutumé des films émotionnels et abrupts comme des coups de poings dans l'estomac. Amours chiennes, 21 grammes, Babel, Biutiful, ces films sont des chemins de croix passionnants mais éprouvants. Inarritu ne sait pas faire simple, il approfondit et creuses ses sillons aussi profondément que possible. Pour preuve, je ne sais pas par où commencer ma critique.


La dualité entre cinéma (effets spéciaux, mouvements de caméra, plans multiples) et théâtre (jeu d'acteur, mise en scène, quasi absence d'effets) est au coeur de Birdman. Filmé quasi intégralement dans un théâtre de Broadway, il semble avoir été tourné dans un long et unique plan séquence. Aucune coupe apparente, l'action se déroule de manière ininterrompue entre les loges, les couloirs, les escaliers, la scène et les coulisses. Les possibilités techniques actuelles facilitent  certes ce genre d'effet à l'écran, mais l'intention du réalisateur est ahurissante quand on voit l'effet produit sur le film. Loin d'être gratuit, ce procédé colle au mieux à l’action. Les scènes cultes (Le Mépris, la Corde) et les films cultes (Time code) qui ont utilisé cette technique tiennent une place à part dans l’histoire du cinéma. Information prise sur le net, 12 plans séquences ont été collés avec des GGI et des coupures au noir. Me demandez pas ce que c'est. On imagine néanmoins la préparation nécessaire pour obtenir l'effet de fluidité ressenti à l'écran. C'est magistral.


Auteur de l'adaptation théâtrale, metteur en scène de la pièce, acteur, Riggan Thomson tient son projet à bout de bras et s'investit corps et âmes. Tant d'investissement émotionnel produit sur lui un dédoublement de personnalité qui tient lieu de fil rouge. Cette douce schizophrénie est exploitée par le génial réalisateur mexicain par des effets visuels surprenants et des scènes totalement extatiques. Un Birdman caché derrière la porte, des super pouvoirs qui réapparaissent comme dans ses films de superhéros, la possibilité de voler, RIggan vit entre réalité et illusion, et s'enfonce doucement dans son monde intérieur. Un énorme clin d'oeil à Fight Club le sort de ses tourments (comment Ed Norton fait disparaitre Tyler Durban?) et finit de rapprocher Inarritu de David Fincher. 


Une palanquée d'acteurs prestigieux interprète des rôles à total contre-emploi. Le spectateur en apesanteur jubile devant tant d'incongruités. Les exemples sont légion.


Loin de ses personnages ahuris et perdus de narrateur dans "Fight Club" ou de chef scout dans "Moonrise Kingdom, Edward Norton se transforme en acteur sans concessions et jusque boutiste. Amoureux de son art, Mike Shiner refuse de tricher et s'immerge complètement dans ses rôles. Sa dégaine d'une coolitude absolue rappelle les personnages de Stan Kowalski (Marlon Brando dans "Un tramway nomme désir") ou de Jim Stark (Jeames Dean dans "La fureur de vivre"). Complexe et gentiment perché, il vit pourtant dans une réalité augmentée où les apparences ont moins d'importance que l'authenticité. Ses scènes sont truculentes et donnent au film sa caution comique.


Caution comique que Zach Galifianakis finit de transfigurer. Acteur grandement sous-estimé, ses performances dans des pochades hollywoodiennes (Very Bad Trip, les films de Judd Apatow, Date limite) et dans son mini programme Between Two Ferns démontrent pourtant sa capacité à jouer à terme des drames qui le feront reconnaitre par la multitude. Manager du héros, il démontre un recul et une finesse bluffantes. Chacune de ses apparitions est un grand moment.


Apparue dans "21 grammes", Naomi Watts est une vieille connaissance d'Inarritu. Sa relation historique avec le personnage d'Edward Norton déclenche des scènes burlesques à mourir de rire. D'ailleurs, les dialogues à la mitraillette regorgent de réparties puissamment drôles. La future phrase légendaire "This place is a fucking Dump. Smells like balls", dés le début du film a fini de m'achever. Il restait 1h55 de dialogues épatants. Emma Stone quitte ses habits de IT Girl sans relief pour ce qui restera certainement comme son premier vrai grand rôle au cinéma. 


Quant à Michael Keaton, ce rôle va le relancer dans les sphères hollywoodiennes. Ses apparition en Birdman avec une voix de Batman, sa traversée de Time Square en slibard, ses dialogues avec lui même, cette voix off lancinante, l'oscar ne doit pas, ne peut pas lui échapper. Mis en scène avec grâce par Inarritu, l'ancien acteur sans consistance gagne ici ses galons de vrai acteur à l'instar d'un Matthew McConaughey ou d’un Christian Bale. Qu'il continue sur sa lancée avec 2-3 films de valeur et il achèvera de renaitre de ses cendres.


Je finis par le meilleur, tous ces petits éléments qui apportent l'épaisseur rêvée à une intrigue somme toute classique. Ce petit morceau de Ravel entendu au détour d'un couloir est le même que celui entendu dans "The Dark Knight riss" lorsque Bruce Wayne et Serena dansent, "There's a store coming, Mister Wayne » (Pavane pour une infante défunte, pour ceux que ça intéresse). La mise en abîme du théâtre décelée dans les répétitions et ce malaise lancinant rappellent une pelletée de films magnifiques comme autant de références d’exception (Opening Night de Cassavetes avec l'inoubliable Gena Rowlands,, Anna Karenine avec Keira Knightley et Aaron Johnson, Dogille de Lars van Trier avec Nicole Kidman). Le choix de la musique jazzy redondante, cette batterie intarissable entrevue sur le trottoir et dans les couloirs rappelle malicieusement l'effet déjà utilisé chez Godart et Mel Brooks (une musique que l'on croit posée en fond sonore mais qui provient en fait de véritables musiciens cachés dans le film). 


La multiplicité des références cinématographiques densifie des scènes bientôt cultes et un film qui imprimera sa marque lors de la prochaine cérémonie des Oscars. Entre Boyhood et Birdman, le sort en est jeté, les prix principaux se partageront entre les deux films. Les deux méritent l'Oscar du meilleur réalisateur et du meilleur film, cruel dilemne…


En conclusion, si ce n’est pas déjà clair pour tout le monde, le film envoie du très très lourd. Film de l’année 2015? L’année sera encore longue, mais il n’y a aucun doute pour l’instant. Je reste admiratif du foisonnement d’effets produits par Inarritu. On le savait grand cinéaste, son Birdman finit de nous convaincre.

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